Le film-séquence : pour en finir avec le montage ? - Texte 6

Tous ces films n’auraient pas été possibles sans les technologies numériques, plus exactement sans l’existence de caméras numériques portatives dotées d’immenses capacités de stockage, des équipements ne limitant plus significativement la durée de ce qui peut être enregistré. Bien sûr, avant l’ère numérique, il existait déjà des films recherchant cette illusion de continuité. La corde de Hitchcock est le plus connu, mais l’on pourrait citer Sleep (1963) et Empire (1964) d'Andy Warhol. Ces films se targuant d’être construits « en une seule prise » ne le sont cependant pas tout à fait. Un minimum de montage était requis en raison de la longueur limitée des bobines que pouvait contenir le magasin des caméras de l’époque, qui devaient donc être assemblées (ou « montées ») ensemble.

Le montage n’a pas toujours fait partie du langage cinématographique. La plupart des tout premiers films étaient tournés en un seul plan et duraient environ une minute – la durée que permettaient les premières caméras. Lorsqu’on a commencé à réaliser des films plus longs, le montage est devenu nécessaire. Cela dit, il existe quelques exemples de films-séquences réalisés après que le montage s’est imposé comme norme. Par exemple, Le dormeur (1974) de Pascal Aubier est un court-métrage sans montage d’un peu plus de neuf minutes, ce qui correspond à la totalité du métrage de pellicule contenu dans le chargeur de la caméra avec laquelle il a été tourné. Le Macbeth de Béla Tarr (1982) est aussi un long-métrage composé d’un plan-séquence, réalisé en une seule prise avant l’ère numérique. Mais ce film fut tourné avec une caméra vidéo, sans quoi un plan continu de cette longueur n’aurait pas été possible.

Les exemples de films-séquences sont toutefois rares. La vaste majorité des productions cinématographiques, par le passé comme aujourd’hui, sont le résultat d’opérations de montage tout à fait visibles. Mais le montage n’étant plus obligatoire et se résumant donc à sa fonction esthétique, il existe aussi, de nos jours, un style que l’on pourrait qualifier « d’ostentatoire » incarné dans des œuvres dans lesquelles on évite toute coupe, où on préfère « tout montrer » que de « retrancher » quoi que ce soit.

« Tout montrer » a toujours été une possibilité formelle du cinéma. Aux antipodes du « retranchement », cette possibilité n’est toutefois pas la plus courante, les réalisateurs ayant plutôt tendance à supprimer du contenu qu’à en présenter l’intégralité. Les exemples de ce style ostentatoire sont donc assez rares. Dans tous les autres cas, l’ampleur de ce travail de retranchement est très variable, les cinéastes étant libres de construire les séquences tantôt par le biais du montage, tantôt dans les différents mouvements de caméra. Par conséquent, même si les technologies numériques ont eu un certain effet sur le style des films en contribuant à l’essor de productions caractérisées par des plans-séquences de plus en plus longs et participant à cette esthétique du non-montage, rien de ce que permettent ces technologies n’est tout à fait nouveau.

Comme les longs-métrages en un plan-séquence sont encore marginaux et que le montage se pratique toujours, demeurant même l’option la plus courante dans la création tant de films complets que de séquences, il serait tout simplement faux de croire que le numérique a engendré d’importantes innovations stylistiques. Autrement dit, le montage n’a pas été menacé, ni en qualité ni en quantité, par la suppression des contraintes techniques et matérielles qui avaient présidé à son développement. Il n’a pas disparu avec l’invention des caméras numériques dotées de mémoires toujours plus puissantes (qui rendent possible le tournage de plans-séquences toujours plus longs) ni celle de systèmes de montage informatiques qui, en masquant les raccords, le plus souvent par un procédé de synthèse, facilitent la fabrication de films ou de séquences qui donnent l’impression d’avoir été tournés en continu.

Type de document (média)

Texte nativement numérique

Créateur

Éditeur

TECHNÈS

Date de diffusion

2022

Langue

fr

Format

text/html

Droits

© TECHNÈS, 2022. Certains droits réservés.

Licence

Identifiant

ark:/17444/06843t/4155

Date de modification de la fiche

2022-04-25
2022-11-28

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