Temps strié et perception par la densité des événements - Texte 3
Tension dramaturgique
La scène du réveil du producteur dans The Godfather s’apparente quant à elle à un cheminement dramaturgique progressif, de la quiétude des aurores au fracas de l’horreur dans laquelle la scène se conclut : un véritable choc graphique causé par la découverte de la tête de cheval gisant ensanglantée dans le lit. Très progressivement (plan extérieur, puis intérieur loin du lit; mouvement de caméra lent mais fluide, incitant à porter attention aux détails qui se révèlent), le réveil du personnage l’amène à découvrir une trace de sang, puis une tache, sa main couverte et une mare dans laquelle ses jambes baignent, et enfin la tête de l’équidé. Avec raffinement, la musique de Nino Rota naît dal niente pour rejoindre peu à peu le premier plan sonore tout au long de la scène, comme le glas lointain sonné aux premières lueurs du jour par Don Corleone, signé de manière on ne peut plus reconnaissable par son thème lancinant et tragique à la trompette. Puis, à la manière d’un éveil progressif, la musique se rapproche et se densifie (entrée de la clarinette et de la petite flûte, puis des cordes avec leurs amples dissonances, de la harpe ancrant la dynamique ternaire de plus en plus profondément, puis du hautbois, plus mordant et insistant dans sa reprise du thème) avec toujours une à deux secondes d’avance sur l’image. Cette légère anticipation crée, chez le spectateur, une cascade de doutes et d’interrogations puisque chaque réponse apportée par l’image a déjà soulevé une autre question posée par la musique. L’enchaînement des éléments se resserre de plus en plus, rendant la tension exponentielle : le temps semble dramatiquement s’étirer jusqu’au point crise, à partir duquel la musique s’interrompt. Dès lors, les cris seuls liquident toute la tension mise en place, abandonnant le personnage à son cauchemar éveillé.
