Temps strié et perception par la densité des événements - Texte 2
Striation du temps par la tension
Un autre élément peut induire une extrême striation du temps : la tension.
Tension harmonique
Dans 2001: A Space Odyssey, la découverte du monolithe par les australopithèques est accompagnée du Requiem (1965) de György Ligeti. L’objet, comme le morceau, symbolise autant l’accès au savoir et à une forme d’évolution physique et psychique jusqu’ici inatteignables qu’il conserve une aura indéchiffrable mais paradoxalement irrésistible et fascinante. Inventeur malgré lui de ce que l’on appelle aujourd’hui un « drone » – une texture musicale en métamorphose végétale perpétuelle dont les changements minimes contrastent avec l’apparence inerte de l’objet sonore –, Ligeti compose un contrepoint d’une complexité imperceptible nommé « micropolyphonie », générateur au fil des superpositions d’une tension harmonique extrême, soutenue par une autre tension d’ordre instrumental (les chœurs et les cuivres tirant de plus en plus vers leur extrême aigu). Tenu en haleine par les dimensions épiphanique, métaphysique et ésotérique de la dramaturgie, l’attention du spectateur est happée par le moindre détail (mouvement ou changement sonore) qui lui livrerait un indice sur la résolution de cette situation, laquelle évolue très lentement : oppressés par l’aura du monolithe, les primates s’en approchent très prudemment. Cette scène met en exergue un « point crise[7] » qui n’arrive jamais, ou qui semble se prolonger perpétuellement, et apporte, par son long crescendo, un contraste au poids dramaturgique extraordinaire entre un temps lisse (rares sont les coupes au montage, pas de cadences musicales) et un temps strié (les cris des primates ajoutent à la complexité du résultat sonore et génèrent une tension et une attention extrême du spectateur).
