Une histoire prototypique - Texte 2
Chris Marker réalise, en tant que bricoleur, un DVD-ROM qui lui offre la possibilité d’organiser une trame de réminiscences et de nouveaux parcours. Il réunit plusieurs types d’objets : une partie de ses archives photographiques, des créations infographiques artisanales, des textes et des créations sonores minimalistes. En parcourant ce DVD-ROM, on est confronté à des trajectoires typiquement markériennes, mêlant autobiographie imaginaire, expériences de voyage, réflexions sur la guerre et questionnements sur l’acte de création. Cela ponctue ironiquement les choix proposés par l’interactivité de l’objet. La série Anarchives est un projet qui invente une forme de musée interactif. Chaque volume de cette série est un DVD-ROM réalisé par un auteur (Antoni Muntadas, Michael Snow, Thierry Kuntzel, Jean Otth et Fujiko Nakaya). Celui-ci devient le conservateur en chef de la présentation de ses propres archives ainsi que des éléments qu’il y rattache pour articuler la visite. Our Secret Century: Archival Films from the Darker Side of the American Dream est quant à lui une collection de 12 CD-ROM. Les matériaux qui constituent le cœur du projet sont des films des archives Prelinger – films industriels, commerciaux et autres useful movies[2]. Rick Prelinger, réalisateur du projet, est le « bonimenteur » qui apparaît dans des clips vidéo intercalés dans les images d’archives. Il propose un montage, à partir des traces de la civilisation américaine contenues dans les films, de divers discours sur l’Amérique.
Une création d’auteur (Immemory), un projet muséal (Anarchives), une anthologie cinématographique (Our Secret Century) : ces trois expérimentations liées à la database logic, notion proposée et bien analysée par Lev Manovich[3], offraient à l’histoire des médias une nouvelle voie pour une transmission des objets, l’articulation de discours sur les contextes qui les entouraient et l’invention d’une manière d’amener le spectateur à découvrir tout cela. Ces supports numériques, CD-ROM et DVD-ROM, en plus de transmettre des fragments audiovisuels accompagnés d’un discours, contenaient aussi une manière expérimentale de les exposer, inventant à chaque fois la structure qui les articulait et l’interface pour y accéder. Précieux dans une optique de partage créatif et novateur des connaissances, ces objets ont connu une fortune éphémère. Si le volume Digital Snow d’Anarchives a bénéficié d’une migration sur le Web – il est toujours accessible en ligne –, les autres objets sont difficiles à consulter aujourd’hui en raison des changements apportés aux systèmes d’exploitation informatiques. C’est peut-être ici une des raisons de leur existence en tant que prototypes seulement[4].
Le webdocumentaire, qui a fleuri une dizaine d’années plus tard, gagne à être mis en série avec ces constructions archivistiques et d’auteur[5]. Comme ces dernières, il tend à un type de partage de connaissances qui implique un spectateur actif, en mesure de suivre des parcours complexes et de combler les lacunes qu’une structure délinéarisée contient toujours.
